Intelligence artificielle (1): nos inquiétudes

Inquiets de voir l’intelligence humaine remplacée par l’artificielle ?Commençons par questionner les motifs de cette inquiétude. Est-ce d’imaginer une intelligence véritablement équivalente sur un support numérique plutôt qu’organique ? Ces êtres seront-ils moins humains ? Est-ce qu’un esprit artificiel soit dépourvu d’émotions, manquant de l’empathie la plus élémentaire ? Est-ce le spectre d’une perte de liberté, d’une uniformisation de la pensée qui contraindrait la nôtre ? Est-ce l’idée d’une intelligence démesurément supérieure pour laquelle nous n’aurions pas plus d’importance que des fourmis ?

Questions variées et pas forcément connectées. Elles pourraient toutes s’adresser à l’humain lui-même qui déciderait de se faire rapidement évoluer. Il pourrait se transférer sur un support moins fragile que l’organique, prendre le contrôle de ses émotions, s’entourer d’assistants serviles, augmenter son intelligence jusqu’à devenir une pseudo-divinité. Mais alors n’est-ce pas de nous-mêmes que nous avons peur ? De ce que recèle notre imaginaire ?

Notre imaginaire est progéniture du passé, parent qui s’estompe après avoir enfanté notre présent, fantôme qui se fond dans un autre : le futur prédit. Ce qui sépare les individus encore plus que l’intelligence est la manière dont chez eux le présent se condense entre ces deux fantômes. Condensation majeure chez ceux qui vivent dans l’instant, étincelles de vie ballotées dans un déroulement dont ils ne saisissent qu’un moment. Condensation faible chez ceux qui étendent largement leur identité temporelle, gardant vif le passé ou accentuant la présence du futur jusqu’à lui donner une réalité voisine de l’instant, celui-ci devenant une simple étape éphémère vers une oeuvre plus ambitieuse. C’est dans cette extension que nous devenons surhumains.

Une intelligence augmentée, qu’elle soit humaine ou artificielle, a potentiellement une ampleur temporelle inédite. Elle contient les moyens d’intégrer en elle une multitude de problèmes et de réponses. Auto-aveuglement impossible. Nous brocardons aujourd’hui la vision à court terme de nos décisionnaires humains. Voilà qui change la donne.

Nos inquiétudes, si nous les regardons de près, sont d’autant plus effrayantes qu’elles se condensent elles aussi dans l’instant. Pas de prédiction. Aucune perspective de les voir trouver une solution. Notre imaginaire s’arrête à la catastrophe, incapable de concevoir un au-delà. Une inquiétude met notre esprit en boucle, le rétrécit encore davantage autour du présent. C’est en contrôlant sa peur que l’humain a quitté l’animal, a trouvé une ampleur temporelle, a civilisé son monde.

Nos inquiétudes à propos de l’intelligence artificielle ont des motifs rationnels. Mais souvenons-nous qu’elles sont avant tout existentielles. Il s’agit d’une peur qui veut exister; elle refuse de disparaître. La raison n’est qu’une organisation de la pulsion. Les desseins sont en fait des dessins à la surface de cette masse palpitante.

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