Les philosophes et la souffrance animale

Le propre de la philosophie est prendre en compte toutes les dimensions du discernement humain. S’émouvoir en fait partie au même titre que raisonner. Les philosophes contemporains s’émeuvent donc sans hésiter devant la souffrance animale. Mais ce faisant, ne contredisent-ils pas la raison ?

Les philosophes de la souffrance animale ont communément opéré une glissade : ils pointent l’intolérance qu’il faut avoir à la souffrance de son semblable et la transfèrent sans hésiter à l’animal. L’opération est ensuite prestement dissimulée. Sensibilités humaine et animale sont encapsulées ensemble dans « la » souffrance.

Jeremy Bentham dit ainsi des animaux : « La question n’est pas: “peuvent-ils raisonner ?”, ni “peuvent-ils parler ?”, mais “peuvent-ils souffrir ?” » Non, cher Jeremy, vous vous êtes arrêté en chemin ; la question suivante est : “Peuvent-ils souffrir comme des humains ?”

Kant, chantre inégalé de la raison, ne fait pas cet amalgame. Il critique la cruauté envers l’animal parce qu’elle met en danger l’empathie pour nos propres congénères. Kant a conscience de ces vases communicants que sont les sensibilités humaine et animale, mais il ne les confond pas.

Prophyre exacerbe même les différences. « Mettre sur le même pied plantes et animaux, voilà qui est tout à fait forcé ». Les seconds ressentent, craignent ; les premières n’ont pas de sensations. Prophyre voit les écarts entre les grandes classes du vivant. Mais n’y aurait-il pas des écarts entre animaux, voire entre humains ? Les animaux ressentent-ils l’injustice, le dommage moral ? Il est permis de douter de l’universalité de ces sentiments, puisqu’ils sont faibles ou absents chez une partie non négligeable des humains, malgré que tous soient équipés du même cerveau.

Les classiques comme les contemporains tendent à généraliser l’animal comme ils généralisent à tort l’humain. La question finale à poser pour Bentham n’est pas seulement « Qui souffre? » mais « Qui fait souffrir ? »

L’humain irresponsable ne fait-il qu’ignorer la possibilité de souffrance animale ? Il pèche par méconnaissance. Mais que savent vraiment ceux qui prétendent en avoir connaissance alors qu’ils en font transfert ?

L’humain rustique calque-t-il sur l’animal sa propre insensibilité à la souffrance ? Il procède de la même façon que le tendre calquant son hypersensibilité.

L’humain névrosé épanche-t-il son amertume en déclenchant sciemment une souffrance animale dont il a connaissance ? Pauvre bête choisie comme succédané au responsable de la névrose, hors d’atteinte. La souffrance animale n’est pas vraiment éprouvée par son auteur. L’animal est chosifié en tant qu’acteur dans le théâtre de cet esprit malade.

Ces cas de figure ne sont-ils pas terriblement contrastés ? Ils sont pourtant confondus dans une déclaration générale telle que :  « La souffrance animale inutile est évitable ». Comment dire la souffrance chez l’animal quand elle est déjà difficile à verbaliser chez l’humain ? Cette difficulté doit-elle pousser par défaut à les rendre semblables ? Qu’est-ce qu’une souffrance utile/inutile ? Pour qui ? Que faire devant ceux qui, loin de l’éviter, la provoquent intentionnellement ? Et s’ils exorcisent ainsi des cruautés pires envers leurs semblables ?

Je me contente ici de reposer le problème dans le cadre du Surimposium. Il s’agit d’une pyramide de niveaux d’information sur lesquels il faut enquêter indépendamment. Certains philosophes contemporains (Singer, Kymlicka, Donaldson) font exactement le contraire avec une idéologie qui les efface. Chez eux, un diktat surnage : « Mettons fin à la souffrance animale parce qu’elle est la nôtre ». Bourde grossière, surtout parce qu’elle suppose au préalable que la souffrance humaine serait homogène. Nous sommes loin de l’avoir rendue ainsi. Cette idéologie ne peut que détourner des efforts à réduire la souffrance que nous sommes réellement aptes à comprendre : l’humaine.

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