Qui ou quoi a créé tout ?

Le monde est d’une complexité inouïe. Non seulement nous sommes des êtres extrêmement diversifiés mentalement mais notre constitution est tout aussi complexe. En lisant un article sur la machinerie cellulaire vous vous demandez : Comment tout cela tient-il debout ? Par quel miracle le métabolisme ne devient-il pas un chaos ? Et surtout, comment un processus aussi sophistiqué a-t-il pu s’édifier “par hasard”, si on le croit spontané, apparu sans intention extérieure ?

L’idée semble tellement absurde que les religions s’affilient encore la majorité des esprits. Un Grand Créateur est une explication assimilable par tous. Il représente la puissance de l’intention, peu importe comment elle est parvenue à ciseler cette incroyable réalité. Dieu symbolise le contrôle, par opposition au hasard. Le contrôle semble bien plus compétent que le hasard pour construire, ordonner, assembler les pièces du puzzle univers. Est-ce bien le cas ?

Pour en juger, scrutons les experts les plus accomplis du contrôle à ce jour : nous-mêmes. Dans le ‘nous’, j’intègre prétentieusement tous les cerveaux humains hébergeant des connaissances supérieures aux miennes. De quoi est donc capable l’Humanité, version la plus approchée du Grand Créateur dont l’existence nous soit certaine ? L’Humanité comprend, explique et reproduit un nombre croissant de phénomènes. Possède-t-elle un contrôle intégral sur un seul d’entre eux ? Non, pas vraiment. Réfléchissez-y. Nous contrôlons les phénomènes avec d’autres. Utilisation systématique d’instruments. Y compris de notre corps, dont nous ne pouvons prétendre avoir le contrôle intégral. Nous sommes à bord. D’innombrables automatismes permettent de s’en servir sans former une intention particulière. Aucun phénomène, qu’il s’agisse des propriétés d’un objet, d’un élément biologique ou mental, ne nous est connu intégralement jusqu’à ses mécanismes les plus fondamentaux. Ceux-ci restent hypothétiques. Notre contrôle est un rétro-contrôle, juché par dessus une complexité préexistante que nous ne pouvons que représenter.

Nos intentions sont des rétrocontrôles. L’esprit est secoué de surprises en découvrant la réalité physique des objets qu’il utilise quotidiennement, des phénomènes naturels qu’il observe depuis la nuit des temps. Nul besoin d’un contrôle total sur eux pour s’en faire des alliés. Il suffit de modéliser quelques aspects de leur fonctionnement. Quelques rétro-contrôles physiques placés au bon endroit et l’objet ou le phénomène influence sa course pour rejoindre notre prédiction.

L’extension temporelle de nos prédictions est limitée. Même en disposant d’un modèle scientifique rigoureux, sa validité est contingentée par la stabilité du contexte. Ultimement le scientifique postule la stabilité des ‘lois naturelles’ pour installer sa logique. Il faut un ordre préexistant pour édifier les suivants. Même alors, les aspects trouvés par l’ordre au fil du temps deviennent imprévisibles, inéluctablement. La science est coincée entre deux inconnus, hypothétique origine et futur incertain. Seule une tranche de réalité nous est accessible.

L’Humanité, meilleur ingénieur universel disponible, se fait surprendre aussi bien par son passé que son futur. Racine et sommet de la dimension complexe disparaissent dans le flou. Surtout, nous n’avons aucune raison de penser que la situation changera pour nos successeurs. Certes nous décryptons la réalité à marche forcée pour agrandir la tranche où opèrent nos rétro-contrôles. Mais rien ne suggère qu’il soit possible d’atteindre une extrémité, fondation ou intention ultime. Seules quelques convictions très personnelles animent un discours contraire. Aucun de ces croyants n’a accès à une globalité extérieure à la réalité. Convictions situées à l’intérieur, dans une tranche minuscule. Quelle valeur ?

L’Humanité, en tant qu’approximation la plus voisine du Grand Créateur, appréhende et rétrocontrôle une fraction de ce qui existe, sans espoir de l’englober. Les religions, pour rester cohérentes, gardent un mystère impénétrable entre Dieu et nous. La science envoie ses sondes dans le mystère sans pouvoir le dissiper entièrement. Dieu n’est pas plus accessible que le hasard. L’un comme l’autre sont définitivement hors de notre portée.

En quoi, dans ce cas, peuvent-ils rendre service à notre entendement ? Le rôle du concept ‘Dieu’ est le plus facile à saisir. Il permet de mieux se comprendre soi-même. Dieu est l’idéal présidant à nos intentions. Pas facile d’analyser l’ensemble de nos réactions. Nous sommes capables de nous surprendre nous-mêmes. Commençons par expliquer nos propres désirs. Dieu est en quelque sorte celui qui a tout compris de lui-même puisqu’il est ‘tout’. Sa valeur en tant que direction collective est précieuse. Les religions ne l’ont pas toujours placé sur les bons rails, mais la simple possibilité des voies est une arme contre le chaos. Notez que ‘Dieu’ renforce notre intention, nous permet de la comprendre et la réorienter, mais ne contient aucune explication. Inacceptable pour le non-croyant.

Le concept de hasard est plus difficile. Comment peut-il fabriquer de l’ordre, et finalement de l’intention ? Il aura fallu plusieurs siècles de science patiemment tissée, avec une accélération remarquable sur le dernier, pour apporter une réponse. Les processus que nous regroupons sous le terme de ‘hasard’ explorent perpétuellement leurs relations. Ils tombent sur des résultats stables. Création d’une permanence temporelle, parfois impressionnante (un proton dure 10… années). Entre ces organisations devenues ‘éléments’ apparaissent des relations d’ordre supérieur. Un nouveau plan de réalité s’est formé. Matérialisation de la dimension complexe. Tout contexte relationnel identique reproduira la même organisation. Ici le hasard devient ébauche d’intention. L’empilement des niveaux de réalité épaissit cette intention en la rendant plus complexe, plus intégrative, plus fragile aussi. C’est l’histoire racontée par Surimposium, débouchant sur la puissance de nos représentations mentales.

Dans cette direction l’intention s’explique mais ne s’éprouve pas. Il faut le ‘hasard’ pour expliquer et ‘Dieu’ pour éprouver. Chez les non-croyants, ‘Dieu’ est l’auto-observation consciente. Nous nous sommes réappropriés Dieu. Mais cela ne fait pas disparaître ce qu’il symbolise. Nous avons besoin d’une intention supérieure pour comprendre l’expérience consciente. C’est le concept du ‘double regard’. Ni le regard ontologique ni celui épistémique de la conscience ne sont réductibles l’un à l’autre.

Revenons au problème de savoir qui ou quoi a créé tout cela. Tout s’arrange ! Il n’est plus nécessaire de se référer à un Grand Créateur définitivement isolé dans son mystère, très peu humain finalement pour cette raison. L’Humanité n’est plus sa fille supposée. La voici débarrassée de l’obligation de contrôle total, de succéder au Grand Créateur, afin que tout s’explique. L’Humanité reprend son rôle d’observateur. Elle peut éprouver l’instant, se faire surprendre, s’étonner du passé et du futur, rétro-contrôler les choses, montrer de la curiosité pour ce qui lui échappe. Elle retrouve sa liberté, car pour posséder un libre-arbitre il faut être environné d’inconnu. L’intention n’existe qu’au sein d’un choix de possibilités et non d’une solution advenue. L’intention naît dans la matière sur la précarité des solutions trouvées et pas seulement dans leur stabilité.

Nous avons réattribué au hasard la responsabilité d’organiser l’essence des choses, leur réalité intégrale. Le réel s’est auto-constitué. Nous sommes à bord. Profitons de notre statut de passager de 1ère classe pour apprécier toutes les saveurs de l’univers traversé. Les atomes, dans la fournaise de la salle des machines, sont moins confortablement attablés.

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