Quelle est la différence entre démocratie participative et anarchie ?

Question importante dans la société d’aujourd’hui, où le citoyen réagit à la réduction drastique de son importance en refusant d’obtempérer aux consignes du collectif. Ce mouvement a différentes facettes : rejet des institutions, de l’ordre général, groupisme, wokisme. Philosophiquement il correspond au remplacement de la démocratie par l’anarchie. L’individu refuse que l’opinion du plus grand nombre s’impose à lui. Il veut former son propre régime individuel et négocier personnellement chaque relation avec la société. Le regroupement des anarchistes n’est pas un collectivisme mais une coalition d’individus opposés à l’échelon collectif.

L’anarchisme s’appuie sur un fondement moral : tout individu a une importance inaliénable à lui-même. Certains disent “honnêteté envers soi-même”. Cette fidélité ne peut être entamée, en aucune manière, par un autre que soi, fut-ce la société entière. C’est ce dernier ajout, dans les mouvements contemporains, qui pose problème. La société est manifestement une organisation des différences. Certes un individu peut affirmer sa propre importance (quand il est psychologiquement sain) mais les autres ne lui font pas crédit. Dans cette humanité diverse, une règle morale est ancrée plus profondément encore : nous n’apprécions pas qu’un autre gagne sans le moindre effort une chose que nous avons peiné à obtenir.

L’égalitarisme de l’anarchie ne peut fonctionner qu’entre individus dotés d’ambitions et de moyens similaires. Les premières démocraties grecques étaient des anarchismes réussis… en dissimulant un sectionnement de la population entre citoyens, esclaves, barbares. L’anarchisme postulant l’égalité dans un groupe, le groupe doit préalablement se restreindre à des gens égaux. Ou cela ne fonctionne pas. Dès lors peut-on faire de l’anarchisme un régime national voire mondial ? Égarement. Ce serait faire de chaque individu le monarque indétrônable de sa petite parcelle de territoire. Vision enthousiasmante pour les survivalistes. Mais que se passe-t-il quand on met le nez hors de son trou de souris ? Faut-il déjà prévoir vivre dans les décombres d’une société que l’on aura contribué à détruire ?

L’anarchie trouve son intérêt dans les cercles restreints. Premier candidat : le couple. Un compagnonnage attribue le même capital d’importance à ses membres. Les tabous sociaux s’affaiblissent. Mettez ce qui vous plaît dans “compagnonnage” en termes de genre et de nombre. Le cercle fonctionnera tant que chacun garde son capital d’importance auprès de l’autre(s). Organisation fragile pour la même raison. Chacun doit faire vivre le cercle. Dans cette émergence fondée sur des éléments en relation, l’altération d’un seul lien (ils sont bidirectionnels) la fait disparaître. D’autres couples sont plus stables parce que fondés sur la sujétion. Il ne s’agit plus d’une dynamique mais d’une hiérarchie. Un système dynamique est instable, susceptible de faire disparaître le couple à tout moment. Seule la conscience de cet état peut le maintenir (apparaît déjà une hiérarchie d’observation). Un système hiérarchique est stable. Il existe un intérêt supérieur qui ordonne les relations. Les éléments du couple s’y soumettent. L’excellent compromis que peuvent trouver des compagnons est que chacun occupe les deux niveaux de la hiérarchie, participe à l’intérêt supérieur, par les talents spécifiques qu’il possède.

L’anarchisme fonctionne dans un petit cercle mais nous voyons qu’il construit, déjà, une hiérarchie. Elle se concrétise dans cet intérêt supérieur qui apparaît avec le simple fait de vivre en société. Échanges, partage, coopération, répartition, permettent de lisser les aléas de la vie et l’améliorer en profitant de compétences spécifiques chez les autres. Peut-on gérer seul l’organisation supérieure ? Les anarchistes contemporains s’en persuadent volontiers. Quelle illusion ! Il faut avoir toujours vécu dans une société produisant le nécessaire et davantage pour penser que c’est l’état naturel du monde. Les anarchistes ont une idée très vague de la complexité sous-jacente à cette production. Voire ils tendent à penser que la gestion est un boulet pour la production. Non. L’histoire a démontré le contraire. Les productions artisanales sans gestion collective ne décollent pas du marché local. Le général implique l’étrangeté. Le monde des échanges est lui-même une immense hiérarchie dont il faut grimper les étages pour voir un produit se répandre, quelque soit sa qualité intrinsèque.

Un anarchiste peut gérer en direct une organisation locale, restreinte aux marchandises produites sur place, alimentation et services. Cependant, isolé, il n’est pas à l’abri d’une année difficile. Les autres biens resteront inaccessibles, sauf à entrer dans ce monde des échanges appelé économie. Mais là, les choses se compliquent pour l’anarchiste. Refusant le contrôle d’organismes volontiers pesants et multiples, il tend à aplatir l’ensemble de ces contraintes dans une chape unique plombant sa vie : le cartel des administrations, patrons, rentiers, policiers, juges, banquiers, etc. Sorte de grand club de vampires suceurs de liberté qu’il est interdit de chasser. Leur leader est bien sûr le président de la nation. Inutile de s’exciter contre les sous-fifres, autant cingler le chef de meute. Pour l’anarchiste tous appartiennent à un niveau de gestion mélangé. L’immense structure qui le sépare du président a été passée au rouleau compresseur. Comment s’étonner que tout dialogue sincère ait périclité en politique, et que la fonction présidentielle soit devenue un théâtre où chacun joue sa petite fiction populaire ?

Nous passons donc, avec l’anarchisme, d’une philosophie efficace pour la tribu, à l’aveuglement volontaire dans une société de plusieurs milliards de personnes. De fondé dans son cercle local, le discours de l’anarchiste devient péremptoire et ridicule quant il indique au président ce qu’il doit faire, même lorsque des milliers de voix s’unissent à la sienne. Ce n’est jamais qu’un « Je veux être calife à la place du calife! » repris par autant de gorges chaudes. Pas une réorganisation. Une réforme démocratique tient compte de tous les citoyens et pas seulement ceux qui crient.

Comment le démocrate procède-t-il en détail ? Au lieu de balayer l’existence d’une hiérarchie décisionnelle nécessaire, il vérifie qu’elle fonctionne correctement. La contrainte attachée à chaque niveau d’organisation, en effet, est de satisfaire ceux qu’elle administre. Les déboires proviennent parfois d’un âne dans le fauteuil présidentiel. Les citoyens sont alors directement responsables ; c’est eux qui l’ont mis là. Plus souvent la structure hiérarchique résiste, foire, capote, perd de vue son rôle et s’enterre dans une hibernation conservatrice. Certains niveaux disposent d’incitations et de contre-pouvoirs, d’autres non. Les milieux libéraux manquent d’un rétrocontrôle unifié, les bureaucratiques sont au contraire si unifiés autour des règlements qu’ils engluent chaque idée et l’abandonnent étouffée. Le bon compromis est un grand libéralisme au sein des niveaux d’organisation et une grande indépendance entre leurs paradigmes, assurant la stabilité.

Dotés par l’évolution d’un positivisme naturel, nous avons spontanément une excellente opinion de nous-mêmes. « J’existe » suffit à créer une importance essentielle. Les autres n’ont pas cette chance. Ils doivent démontrer leurs qualités. « Mon travail » n’a pas ainsi à prouver son efficacité, tandis que « leur travail » doit constamment s’y prêter. Les problèmes ne peuvent venir que d’« eux ». Vaste ensemble dont nous avons une représentation fort grossière. Nous en extrayons alors les cibles les plus faciles, proches ou mises à proximité par les médias. Aujourd’hui ces cibles peuvent se situer n’importe où sur la planète, démontrant que « eux » est devenu ingérable sans organisation. Doit-on se satisfaire du menu de célébrités que les news nous donnent chaque jour à dévorer ? Comment sortir de l’information malbouffe ?

L’anarchiste est le produit de ce fast-food médiatique qui inonde perpétuellement les réseaux. « Eux » est devenu une poubelle où déverser tous les gens déplaisants et en particulier les gestionnaires. Rien de bon ne peut sortir d’un pareil tas de merde. L’anarchiste devient alors naturellement conspirationniste. Les plus infâmes pourrissements mijotent dans la poubelle. Seul un éboueur sans état d’âme peut débarrasser de la corruption sa planète.

Le démocrate, lui, prend conscience qu’il occupe une place dans la hiérarchie, à plusieurs niveaux selon ses talents reconnus. Est-il un rouage efficace ? Que peut-il améliorer à son niveau de responsabilité ? Est-il irréprochable au point de s’autoriser un jugement plus étendu ? Quelle formation justifie cet élargissement ?

La forme la plus répandue de positivisme, aujourd’hui est de s’attribuer toute expertise avec une facilité déconcertante. Les antivax deviennent experts en épidémiologie et en recherche fondamentale le mois qui suit l’irruption d’un nouveau virus. Les GAFAM se valorisent en nous survalorisant. Les anti-GAFAM également : ils répètent que nos données personnelles sont extraordinairement précieuses. Ne fournissez pas la marque de votre PQ sans contrepartie ! Notre importance ne fait que grandir au point qu’on se demande où elle est prélevée. N’est-ce pas plutôt la part du collectif en nous qui est en train de rétrécir vers l’insignifiance ?

L’anarchiste détruit la cohérence de sa société en privilégiant la part individualiste de son effort personnel, tandis que le démocrate la renforce en augmentant la part collectiviste du sien. L’anarchisme fait vivre côte à côte les idées contradictoires, platiste et sphériste, climato-sceptique et climato-convaincue. La démocratie les organise dans une direction qui ne peut être concordante, dit la logique. Niveau décisionnel indépendant. Le consensus est celui des véritables experts. L’important pour les autres est que ces experts émergent d’une hiérarchie fluide, perméable aux nouvelles compétences, équilibrée par des contrepouvoirs.

La hiérarchisation se justifie sur la simple observation qu’elle existe déjà dans notre esprit. Degrés d’importance très variables attribués aux choses. Grands idéaux construits sur des concepts et des sous-concepts. Pourquoi refuserions-nous la haute expertise des autres dans les niveaux où la nôtre est modeste ? Cette délégation a fait l’essor de l’espèce humaine. Un cerveau peut contenir une portion chaque jour plus rétrécie d’une connaissance en expansion constante. Nos accès plus faciles au savoir n’y changent rien. Il faut déléguer parce qu’il existe un surplus croissant à déléguer.

Reconnaître la nécessité de la hiérarchie sociale ne nous interdit nullement d’améliorer la nôtre. Au contraire. C’est en faisant progresser la stratification de nos idées que nous pouvons embrasser la société dans son ensemble. Si le mental est un moteur de recherche, il doit apprendre à quel niveau chercher. Les réseaux deviendront enfin efficaces quand ils reproduiront cet étagement et le garderont perméable. Aujourd’hui il existe un mur entre les listes protégées et un vaste terrain vague empli d’informations-détritus autant que de jolies conceptions. L’internet est un bébé araignée. Ses parents sont des algorithmes nés dans le cerveau d’adolescents frustrés. L’humanité se cherche un papa depuis longtemps. Était-ce finalement une erreur de s’être créé Dieu, quand on voit aujourd’hui les divinités parfaitement immatures qui l’ont remplacé ?

Redressons notre hiérarchie mentale pour redevenir des piliers de notre société.

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