La gauche contemporaine est-elle devenue complètement gauche ?

Tribune sur le référendum pour l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Je ne suis pas politisé. Si je l’étais, je me dirais centriste. Pas centriste indécis entre droite et gauche. Vigoureusement adepte du vivre ensemble, de la prééminence du collectif sur nos désirs individuels. Centriste extrême dans ce refus des égotismes caricaturaux que brandissent les ailes radicales à droite et à gauche. Oui, même à gauche il s’agit d’un égotisme et non d’un communisme. Que peut-il y avoir de ‘commun’ dans un programme qui ne tient pas compte d’une moitié de population ?

La lecture de la tribune de Mathias Chauchat sur le 3è référendum, dans le Monde (24/11/21), déclenche une allergie immédiate chez un centriste. Non pas en raison des arguments choisis. La plupart sont recevables : regret de la non-participation kanak, deuil kanak non respecté. Vrai. Mais les contre-arguments sont dissimulés ou décrédibilisés. Les déboires économiques sont une réalité plus grave que l’année de deuil kanak. Les honneurs dus aux morts sont-ils prioritaires sur l’indigence qui guette les vivants ? Veut-on créer d’autres morts en laissant s’effondrer le système de santé ? Repousser le dernier référendum va-t-il éteindre par magie le manichéen conflit calédonien ? Quand cette consultation est déjà une patate brûlante léguée par la génération précédente ?

Comme d’autres, la tribune affligeante de Chauchat approfondit un peu plus le clivage entre indépendantistes et loyalistes. Car le référendum n’a pas d’autre effet, pas d’autre motif. Constater qu’il existe toujours 2 populations calédoniennes difficilement réconciliables. Déchirer la cicatrisation récente, encore fragile. Donner la parole aux extrémistes des deux camps, dont Chauchat entretient l’effervescence. Gâtisme ou absolutisme de l’âge ? Il parvient à recruter d’autres intellectuels engagés mais parmi eux aucun esprit affûté, aucun fin connaisseur du territoire, aucun mutualiste des attentes locales. En Nouvelle-Calédonie, la gauche semble devenue complètement gauche.

Que peut dire le collectif calédonien de cette question d’indépendance ?

D’abord qu’il s’agit d’un désir, non d’une logique ou d’une gestion. Certains ont ce désir, d’autres le désir contraire. Une majorité montre très peu d’émotion, sauf quand on leur soumet le choix binaire oui/non. Il crée des griffes chez des gens qui ordinairement n’en ont pas. Les petits caporaux s’enfièvrent ; les sages se désolent.

Les pragmatiques s’accordent sur une évidence : l’indépendance n’est pas une bonne décision de gestion. Que récupère le collectif calédonien ? Justice, police, défense, monnaie et affaires étrangères. Compétences coûteuses et réclamant une grande indépendance d’esprit. Le territoire n’a ni les moyens ni les experts. Les sensibilités de la population sont déjà prises en compte. Justice à deux vitesses, européenne et coutumière. La franchise est difficile à trouver dans les élites locales, comme vient de le confirmer Chauchat, un juriste. Le changement de statut déplacera quelques richesses chez les décisionnaires. Il est une garantie d’appauvrissement pour le collectif. Les indépendantistes en sont conscients et cherchent comment en atténuer les conséquences.

Et le désir, qu’est-ce qui le fonde ? Plusieurs raisons : récupérer des richesses, atténuer les écarts. Blancs autant que kanaks défavorisés se retrouvent dans cette bonne raison. Mais nous l’avons vu : une déception les attend. Si des richesses changent de mains, elles n’iront pas dans les leurs. Ils perdront au contraire des services gratuits de qualité, éducation et santé.

Récupérer la dignité : raison invoquée par la vieille génération kanak, celle qui a grandi dans une ambiance proche d’un apartheid. Certes les populations n’étaient pas séparées physiquement. Pas d’ostracisme apparent. Mais chacun à sa place. Conservatisme étouffant. Deux cultures occupant le même territoire avec des moyens différents. Le destin de chacun était prévisible, pour l’essentiel, à la naissance.

Il ne l’est plus. Aujourd’hui tout jeune calédonien peut prendre son destin en main, s’il accepte de quitter le jardin d’enfants protecteur qu’est encore la Nouvelle-Calédonie au sein de la jungle internationale. Récupérer la dignité, pour un kanak, est résoudre une vieille névrose de jeunesse. Je le dis en tant que médecin et sans méchanceté. La dignité, c’est être traité comme n’importe quel autre humain. C’est le cas dans les cabinets médicaux. L’importance de chaque individu est équivalente. Faire mieux serait de la discrimination positive. « J’ai droit à plus d’importance parce que je suis kanak » ? Serait-ce un retour de dignité ? Je ne crois pas. Plutôt la dernière séquelle du paternalisme colonial.

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