Minorités: assimilation ou isolation ?

Le débat sur l’intégration des minorités culturelles, ranimé par l’assimilationnisme intégral de Zemmour, est un avatar de la lutte perpétuelle entre individu et collectif. Conflit qui réside à l’intérieur de soi. Moi et le Tout. Quand ‘Moi’ ressemble à tous les autres, nous prenons le parti du Tout et vilipendons l’égocentrisme des récalcitrants. Quand ‘Moi’ est minoritaire, nous lançons une rebellion contre la tyrannie du Tout. Ainsi s’entretiennent des conflits inextinguibles entre une nation et ses minorités. N’y a-t-il d’autre issue qu’une victoire implacable du Tout, comme le réclame Zemmour, ou une anarchie de communautés rivales, comme il le dénonce ?

Une conscience unifiée fait la solidité de la nation mais menace la diversité des individus. Une conscience patchwork crée des espaces culturels dédiés, mais ces communautés sauront-elles rester soudées devant une menace nationale ?

Je pose le problème le plus simplement possible. La restriction de pensée qui l’entoure saute aux yeux. Seuls deux niveaux d’organisation sociale sont pris en compte, pour être opposés : nation et communauté culturelle. En réalité il en existe bien d’autres : familial, professionnel, régional, international… Voyons les rapports entre nations : faciles entre multiculturelles, nettement plus tendus entre monoethniques. En refusant de gérer les conflits communautaires (par une politique d’assimilation), le problème est transféré aux nations. Peuvent-elles le résoudre plus aisément ? Peut-être, s’il se discutait en toute indépendance au sein d’un comité de chefs d’état. Mais les démocraties ne fonctionnent plus ainsi. Le président, scruté, rend le moindre compte à ses électeurs. Pourquoi supporteraient-ils l’étranger à l’extérieur quand ils n’ont pas appris à le faire chez eux ?

Résoudre le conflit n’est pas l’exacerber entre deux niveaux d’organisation sociale, mais le scinder en multipliant les cercles intermédiaires. Le débiter c’est l’atténuer et le focaliser sur des motifs plus précis. Accéder au réalisme. S’il faut à la fois protéger la diversité des esprits individuels et la conscience collective, créons un grand nombre de petits franchissements plutôt qu’une seule barrière névrosante.

Chaque cercle social doit décider, en indépendance relative, quels sont les avantages et inconvénients de la diversité. Dans les plus fusionnels, couple, proches, l’homogénéité culturelle renforce l’identité de ses membres. Un couple n’a pas vocation à faire vivre en son sein les conflits qu’il n’a pas les moyens de résoudre : grandes questions religieuses, économiques, internationales. Déjà difficile de trouver l’harmonie pour les choses simples. La culture est un liant et non un répulsif pour les individus. C’est au niveau des groupes qu’elle apparaît en tant que marques de colle différentes.

Un cercle social autonome filtre les injonctions culturelles inutiles, ne garde que les bénéfiques. Professionnellement l’origine ethnique s’efface. La discrimination est péjorative, autant la positive que la négative. Autant les grands cercles doivent lutter contre les envahissements des cultures minoritaires, autant des petits doivent  leur être dédiés. Les droits de l’individu sont tacitement reconnus à géométrie variable selon le cercle social. La justice se tâte à ce sujet en séparant « l’espace privé » du public et en tolérant des ordres professionnels, mais elle reste balbutiante. Son égalitarisme est grossier, dépourvu de sensibilité, vécu comme un paternalisme pesant par les cultures minoritaires. Il existe assurément des idéaux universels et inaliénables de la conscience sociale. Les faire largement admettre implique de ne pas les multiplier.

Ajouter des règles devient facile si on les attache à certains étages d’organisation. Celui qui y pénètre respecte la règle, l’abandonne en sortant. L’individu reste libre. Il peut s’affranchir de toute règle dans son ermitage, son abri anti-atomique. Et surtout, plus communément, dans sa propre tête. En sortir est instantanément entrer dans un cercle social. Étroit, il épouse encore volontiers notre identité. Plus il s’agrandit, plus nous sommes partie d’un tout. L’égocentrique se voit devenir minuscule. Mais le collectiviste, qui accepte cette part en lui, n’est réduit en rien. Au contraire il s’éprouve in extenso en n’importe quel endroit du monde. Il se déplace dans les cercles sociaux parce que son esprit se meut dans les représentations idoines. Son identité n’est pas étouffée parce qu’il hiérarchise sa réalité intérieure, de l’intimité à la scène publique. Deux pôles essentiels, l’un pour “Je suis” l’autre pour “J’appartiens à”. Essentialités protégeant l’ego aussi bien que la conscience sociale.

La ré-hiérarchisation sociale que j’ai commencé à soutenir dans d’autres articles peut être vue comme réactionnaire. Faut-il craindre un retour aux abus de l’élitisme ? N’existe-t-il pas d’autres moyens ? Reformer cette hiérarchie au sein de nos esprits individuels est l’alternative. Que notre conscience nous emmène au bon étage. Mais avons-nous tous cette capacité ? La poussée actuelle des wokismes indique le contraire. Platistes, antivax, climatosceptiques, suprémacistes, tous ces groupismes témoignent d’un enfermement de la pensée. Esprits manifestement incapables de regarder la société sous plusieurs angles, se mettre à la place des autres et faire une synthèse honnête. La radicalisation ne construit pas des étages mais une muraille. Séparation du dedans et du dehors. Clairement, une bonne partie de nos congénères, sans doute la majorité, ne sont pas prêts à se ré-hiérarchiser l’esprit de bon gré pour éviter que les décisions leur soient imposées.

A leur crédit, la tâche semble plus facile pour les nantis que les défavorisés. Les premiers disposent de nombreux leviers sur leur vie. Ils intègrent, sans risquer la névrose, que d’autres en aient peu. Les défavorisés, eux, doivent assimiler que d’autres aient tout, avec de rares leviers pour changer la donne. Quel intérêt de ré-hiérarchiser son esprit sur un modèle aussi inégalitaire ? Le défavorisé développe plus d’énergie en étant aveugle aux embûches.

Il nous faut donc corriger les pièges qui plombent la hiérarchie sociale. Ils sont connus : sclérose, embûches inadéquates, sélection sur des critères de naissance quand les qualités souhaitées sont acquises. La perméabilité sociale supérieure aux USA vs France fait tolérer un grand écart social également supérieur. Pas de hauteur limite à la hiérarchie sociale tant qu’aucune barrière ne la verrouille et que les règles de mobilité sont claires.

Corriger collectivement la hiérarchie sociale pour qu’elle puisse s’installer dans les esprits. Installer individuellement sa hiérarchie mentale pour mieux s’insérer dans la société. C’est dans ce ballet que nous transférons notre univers de désirs dans la réalité.

Toutes les cultures y prennent place sans se gêner.

*

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code